Bêtises de Cambraix (parce que les bêtises c'est toujours bon...)
Passage premier La Lilou…
Valse des feuilles et joyeux tintamarre. Belle ondée printanière. Pourvu que le ciel soit rouge demain, pour ne pas y croire comme à un rêve. Irréalité. Là c’est plus facile. Un jour avec le manque à être, et ça vous chauffe dans les oreilles avec l’envie vagabonde de s’échouer à côté de soi même. Une petite morsure sur le plat du ventre mais jamais d’engouement à la commissure des lèvres. Lilou vit avec des morts confortablement installés dans des cadres d’étain, de-ci de là, avec des faces ondulantes au gré de litanies autoritaires. Lilou parle, à eux, qui n’oscillent pas malgré les heures au compteur du carillon. Non, je n’en peux plus de courir, j’ai le souffle froid maintenant, et le front mouillé. Puis je n’ai pas envie : « Tu peux me tenir dans tes bras un peu. Et pourquoi tu ne me regardes pas, regarde-moi, là devant toi. Je ne suis pas comme elle, pardon. Où vas-tu toujours ? Ça me fatigue ta colère, ta résignation, toi aussi tu as toujours mieux aimé les morts ». De l’index, Lilou effleure le visage téméraire de cet homme sous verre, qui a le regard des grands absents, ceux qui n’ont sans doute jamais habité ne serait-ce que leur corps. Une trace de poussière sur la faussette du menton. Ses paupières à la Lilou, pèsent un peu mais pas la force de trainer se fine carcasse jusqu’à la chambre du fond, pas le courage d’affronter une nouvelle nuit. La chaise à bascule près du poêle à bois fera l’affaire amplement, la lassitude. Toujours un des chats gris pour frôler ses jambes. Miss Pink, la femelle grise et grisante, aux exquises moustaches qui se baladent dans une frivole démarche, et Mr Floyd, un peu pirate, un peu aigri, toujours fidèle. Chats pour famille et famille pour chat. Un jour elle pensait finir comme la dame au chat, celle qui existe dans ma tête. C’est ça l’histoire de Frida, vieille femme mangée par ses chats, comme Pink et Floyd avec elle, encore une histoire pour tous les croqueurs de sommeil. Sur la chaise, et le plaid par-dessus et les chats pleins les pieds, Lilou se balance. Va, viens et reviens. Va viens et reviens. Yeux clos : « Je n’entends pas ta voix arrêtes de crier ».
Passage second Une nuit de fin des temps…
Il fait nuit déjà, et la rue est étrangère. Un homme genoux à terre dans une rigole et la main gauche sur le front. Le souffle haletant, dans les embruns aériens survoltés. « Milo, tu as accomplis ce pour quoi tu as été fait homme, tu n’avais autre choix. » résonne une voix émanant d’un contour humain encapuchonné et debout derrière l’homme avachi. Milo mi bête, plein de rictus dans la voix, émet des gémissements. A grand peine, il se redresse pour faire face à l’autre inconnu. « Homme, je ressemble à un homme moi? Intrus je suis, moitié de parasite, pis encore. Je n’en veux plus, tu m’entends, vois, vois ce que tu as fait de moi. Alors fier ? Ai-je été suffisamment loyal ? Ai-je accompli mon devoir selon l’ordre du monde ? Et la nuit, quand elle suffoquera de chagrin, je lui dirai quoi ? Quand elle me demandera où elle est, je lui répondrai quoi ? Peut-être pourrais-je alors lui expliquer l’ordre du monde maître ? », « Milo, il suffit. Je comprends ton chagrin, mais je ne puis décemment pas accéder à ta demande. Elle est morte Milo. Maintenant il y a Lilou, alors lève toi. Il n’y a que le temps Milo. » L’homme fit demi tour, s’enfonçant un peu plus dans l’obscurité de sa capuche, claquements des pans de son manteau. Milo, seul dans l’humidité de la ruelle.
Passage troisième, Lilou rêve…
L’échine frissonnante, Lilou s’éveille en sueur, essoufflée d’un rêve. Encore un rêve, avec lui, dans son cadre. « Jamais de ton vivant tu n’avais prononcé un mot à mon égard. Mais la nuit toujours, faudra-t-il que tu viennes avec ces choses que je ne comprends pas ». Lilou folle un peu plus. D’une main elle parvient à la poche de ce pantalon, pour serrer un caillou, un des nombreux qu’elle ramasse pour emplir ses poches, pour rester au sol, clouée, là, vivante. Des cailloux pour l’angoisse. Des cailloux pour exister et déjà, tout ira mieux. Apaisée, Lilou jette œil perdu à la fenêtre. Déjà jour. Thé aromatisé de miettes de pain et clope. Ça ira mieux. Aujourd’hui on est le 12, 12 février, 25 ans déjà, alors il faut qu’elle aille la voir sur les docks. Elle passera par la traverse des noyers, comme avant. Une toilette de chat, la robe bleue, les cheveux relevés au sommet du crâne qui retombent en cascade sur les épaules. Un épouvantail. Dernier clin d’œil à Pink encore endormie sur le plaid et Floyd rétorquant d’un bâillement lénifiant.
Passage quatrième, Voleur d’âmes…I
Un soupir. Léo, étendu nu sur son lit, dans sa vétuste chambre. Motel du coin, pas besoin d’être coquet. Grand éphèbe à l’allure délicieuse, à la figure décharné, le muscle palpite délicatement sur sa joue gauche. Les persiennes filtrent un léger rayon de soleil qui parvient à réchauffer son corps engourdi d’une incommodante réalité. Isaïen. Milo. Puis le vide. Sur le côté droit du lit, un miroir repose sur une chaise. Un murmure scintillant traverse le miroir, arrachant Léo à son silence. Puis une voix : « Ce soir Léo, allée des noyers 18h30. » Il vient encore de faire un rêve qui échappe à l’entendement rationnel d’un voleur d’âmes. Et cette voix dans sa tête, qui la nuit durant la asséné d’histoires incongrues. Léo, un chat errant qui pourrait se transformer en tigre. Second soupir.
Passage cinquième, visite aux morts…
Lilou un caillou dans la main, la main dans son sac. Il faut maintenant passer devant les péronnelles ridées, vieilles effarouchées à la langue acerbes, aux mots virulents. Elle les entend déjà, les murmures. « V’là la Lilou, comme sa mère. Isaïen au moins n’exposait pas ses genoux calleux. Milo, dieu est son âme. » Baisser la tête Lilou, pas d’offense, ni d’offensive. Les deux femmes débordantes d’elles même toisent Lilou, jaugent et jugent. Elle espère pouvoir passer sans heurts cette fois, aujourd’hui pas la force de lutter contre l’âme assassine des deux péronnelles grassement étalées sur leur banc de bois. La traversée est pleine de gavroches fraîchement insolents, qui étourdissent leurs mères de leurs cris neufs et joviaux, lesquelles s’affairent en conversation de « bonnes dames », avec des propos délicats concernant le dîner du soir auxquels elles ont participés avec des convives appartenant à un grand monde. On peut apprendre que les terrines de courgettes étaient sans doute un peu aigres, mais que l’alcool de cerise corrigeait heureusement cette bévue. Des conversations dépassant l’entendement irrationnel d’une fille perdue aux cheveux gras. Lilou aime venir ici, des fois, observer la vie des gens, ce qu’ils en racontent. Ça change des cadres muets. Elles ramassent quelques cailloux, ça donne de l’aplomb à l’existence. Malaise soudain. Là tout près d’elle, se tient un homme, il est beau sans doute, mais étrange et étranger, tout droit planté face à elle, les talons enfoncés dans la terre poussiéreuse. Il est élégant avec ses cheveux gominés vers l’arrière qui dégagent un front haut et audacieux. Des grands yeux bruns. Il accélère le pas en sa direction. Lilou figée, pas possible d’esquiver. Que s’est-il passé ? L’homme a disparu, passé à sa hauteur, frôlé son épaule, et là une odeur de jasmin dans les narines. Le temps a suspendu son impétueuse avancée, Lilou ne l’a pas vu, mais ce qu’elle sent désormais, ce sont des larmes qui effleurent ses joues, et qu’elle s’applique à effacer énergiquement. Ne pas pleurer, c’est la politique de l’économie des émotions. Ça aide à vivre. « Je n’ai pas la force de me retourner, pourquoi merde. C’est qui ce con ?». L’impression la plus dérangeante était qu’elle n’avait pas éprouvé de peur, en sa présence. En revanche, elle s’était sentie submergée d’un flot d’incompréhension.
Passage sixième, portraits d’amants…
Un Homme, petit, blond, trapu mais léger, et entre ses bras, la taille d’une femme, à laquelle il s’accroche délicieusement de toutes ses forces. La taille est fine. La femme est belle. Rousse, avec une chevelure éparpillée dans son dos. Les tâches de rousseur qui habitent son nez rajoute à cette beauté stupéfiante et fragile. Deux perles d’opalines implantées pour pupilles lui servent un regard caressant, sous lequel on aimerait se poser l’espace d’une fraction de temps. Tous deux arborent des tenues légères de lin blanc, qui distinguent deux corps qui se meuvent à mesure de leurs pas. Les rires d’un été caniculaire ont raison de l’air soucieux des passants, qui se retournent interpellés, concernés par cette belle parenthèse d’insouciance. « Isaïen dit moi que tout est vrai aujourd’hui. » Clame la frimousse blonde. « Allons, ne sois pas grave Milo, tes rides se hérissent ! Viens sous le mur gris là bas, il y a de l’ombre, c’est un bel endroit pour prendre une photo, non ? » Répond la femme. Ils s’y dirigent. Pendant qu’un inconnu s’accroche à l’appareil, un tableau se dessine. Un grand mur gris, d’un entrepôt désaffecté, seul vestige d’une ancienne usine de fabrication de moules à café. Un sol vert, jonché d’herbes dont on a oublié le nom mais jaunies par un soleil évanescent. Puis Milo. Puis Isaïen, qui arbore un ventre rond, sans doute déjà habité. Leurs mains se serrent. Le flash retentit. Puis chacun se remet en mouvement, inconnu et amants, après une brève accolade de remerciements. « Milo, tu les as prises les bêtises de Cambraix ? ».
Passage septième, visite aux morts II
Les docks sont vides aujourd’hui, mais l’odeur est prenante, et indéniablement pestilentielle. Lilou marche serrant contre elle son petit sac plein de cailloux, il lui en fallait un beau pour aujourd’hui. Elle essaie de retarder ce moment où elle sait qu’elle va s’asseoir, et lui parler, ou plutôt lui mentir concernant un bonheur factice. Cette place là conviendra. Silence et bruyante envolée de mouettes. « Bonjour. Je vais bien maintenant. Pink et Floyd aussi. Je t’ai apporté des cailloux que j’ai ramassé sur la traverse des noyers, je sais que tu ne les aimes que parce que je les aime moi-même, mais c’est important tout ça. Les détails ça comptent aussi. Y’en a un en forme de boule avec des petits trous, comme une boule à thé, c’est drôle. L’autre ne ressemble à rien, mais je l’ai trouvé gentil, puis des fois, j’aime bien ramasser les cailloux qui ont l’air délaissé. Maman, tu sais, je crois que je vais partir, alors là c’est vrai que je ne pourrais plus venir chaque année, mais je te promets que j’essaierai de venir souvent. J’ai plus envie de vivre là-bas. Je pourrai aller dans une ville, m’acheter des robes, et m’asseoir à des terrasses de café pour attendre. Tu as raison, c’est ridicule. Je suis ridicule. Je ne peux pas rester longtemps parce qu’on m’attend tu sais, je suis très occupée avec mon travail. Non, en fait je ne travaille pas ». Dur de mentir. Mal à l’aise, la Lilou renifle fort pour cacher sa gêne et tire nerveusement les pans de sa robe pour cacher ses mollets. « Je n’ai pas envie, envie de rien. Pardon. Je crois que je vais y aller maintenant maman. Pink et Floyd m’attendent, mais l’année prochaine, je ne sais pas si je reviendrai, tu sais si je pars dans une grande ville ça sera difficile, puis avec mon travail, je serai obligée de prendre un congé, et les patrons, ça n’aiment pas tellement les employés en congé. Je n’ai pas envie de perdre mon travail, alors ne te fâche pas et comprend moi ». A bientôt. Lilou, d’un geste zélé, se dresse sur ses jambes et s’enfuit sans regarder derrière. Courir. Pleurer. Que rien ne la retienne si ce n’est la morsure du vent sur sa peau, jusqu’à qu’enfin elle puisse se noyer dans le silence.
Passage huitième, Léo, voleur d’âmes II
Léo, le pas sûr, dans une ruelle sombre. A peine reconnaissable, sous sa capuche brune. L’air est froid, et chaque respiration dessine des traits de fumées. Des envolées lyriques. Dans ses mains, il tient une boîte épaisse au matériau particulier, noir. De larges gravures en recouvrent le dessus, en serpentant les larges côtés vieillis. C’est pour maintenant. D’un cliquetis malhabile, la boîte s’ouvre par le dessous, et Léo en retire un fin fil d’argent, à peine visible, mais d’où jaillissait une lueur fébrile.
Posant la boîte, il se dirige en direction d’un portillon, puis une cour grise. Il ouvre la porte d’une vielle bâtisse. Dans une des chambres, un vieil homme décharné suffoque dans son lit, yeux grands ouverts. Les pupilles dilatées. Cœur engourdi. Grosses gouttes de sueur qui parcourent sa face étranglée de terreur. Les doigts écartés se raccrochent au dernier souffle de vie, jusqu’à ce qu’un dernier râle déchire l’atmosphère. Léo tapi dans un coin de la chambre attend inlassablement, il regarde à sa montre, 18h28. Le temps est décidemment trop long. Lassitude. Chienne de vie, trop long à rendre l’âme. Enfin le vieil homme est définitivement immobile, figé, mort. Léo effleure son front du fin fil d’argent. Fini. Retour dans la chambre d’hôtel, douche. Se laver, se relaver, l’odeur de la mort est coriace, colle à la peau, incruste les pores et déborde par tous les coins de la chair. Léo se couche nu, seul, yeux fermés et nuits sans sommeil. Au coin du lit, une présence est assise, un chant léger envahit la pièce. Odeur de jasmin. Léo ouvre les yeux. C’est une femme, voyant l’air circonspect de son interlocuteur « Chut, tu vas me laissez parler, j’ai trop peu de temps. Voilà. Elle a besoin de toi, tu le sais, toutes ces années seule, si tu savais combien elle a mal. Il faut qu’elle sache, il faut lui dire Léo, sinon j’ai trop peur qu’elle finisse par mourir de ne pas savoir. Elle en a le droit. Léo, les bras croisé sur le torse lève la tête, les yeux collés aux tâches suspicieuses du plafond. « En quoi ça me concerne au juste Isaïen ? » La présence rousse accroche les mains de Léo : « Regarde moi et dis moi que ça t’es égal tout ce gâchis autour d’elle, je sais que tu as été la voir, et je sais que tu es en colère après Milo, je sais aussi que tu ne peux pas agir. Elle vit en recluse, parle à des photos, n’a pas d’amis, pas de projets, pas d’argent, pas d’envie de vivre non plus. Rien. Que du néant autour d’elle. Léo, je n’ai plus de temps. Dis-moi que tu vas faire quelque chose. Léo fait face à son interlocutrice, un muscle trésaille sur sa joue gauche : « Oui. Ta venue, c’était pas la peine. Et lui il aurait pas pu se déplacer ? » « Tu pourras un jour lui pardonner ? » Soupir en réponse. « J’aurais pu comprendre, tu sais, il aurait suffit d’un mot simplement, au lieu de son putain de silence. » Isaïen, se lève doucement, baiser sur le front de Léo sans bruit avant de plonger dans le fond de ses yeux. « Elle te ressemble Isaïen. » Dans le silence, elle est déjà partie. Seul, pied nu, comme un con sans larmes secoué de tremblements. Ça faisait trop de temps qu’il n’avait plus rien ressenti. Par le passé, il se disait qu’après tout, il avait le droit d’avoir des émotions lui aussi, mais le gâchis qu’impliquait ce choix avait eu raison de cette idée, dès lors, il avait choisi d’en faire l’économie au quotidien. C’est une forme de logique de rentabilité, pas être heureux, ni malheureux, ni même satisfait, mais être indifférent à tout, de tout. Exécution quotidienne de tâches prédéterminées. Garder l’imprévu pour dormir, mais sans rêves, c’est toujours mieux. Tâche à venir nommée Lilou.
Passage neuvième, papa ?
Lilou, parle à l’homme moustachu dans son petit cadre insipide. « Oui, je sais, je lui ai menti, comme chaque année, peut être un peu plus aujourd’hui, mais mentir, c’est toujours mieux que ne rien dire ». Parmi les mégots qui se livrent un combat de cendres, Lilou rallume sa roulée, les doigts jaunis du tabac sec. Chaleur de printemps qui vire à l’orage. Mouche qui vole et Floyd qui tend la patte. Attrapée, le festin va craquer sous la canine blanche du félin. Le vide encombre. « Papa, pourquoi, un mot juste un mot j’aurais voulu entendre pour ta voix, j’aurais pu m’en souvenir à défaut d’oublier ton visage et le sien. J’en crève de cette putain triste de solitude. Regarde là tu souris, moi j’ai toujours couru après un de tes sourires ». Lilou tient une photo petit format un peu passée, un peu jaunie, un homme et une femme. Son ventre est rond. Derrière eux, un mur en piteux état, ancien vestige d’une usine sans doute. Sourires, dernier soupirs, gorgée de thé noir. Jeudi, c’est le jour, où Lilou s’astreint à mettre le nez dehors, pour garder un contact avec l’extérieur, c’est la seule façon de s’assurer qu’elle ne deviendra pas entièrement folle. S’asseoir dans un parc, au milieu des gens, les observer et dans l’indicible, attraper ce qu’ils laissent transpirer de leur vie. Prendre de nouveaux cailloux pour mettre dans les poches. Et se dire, que c’est beau un ciel bleu, sans plafond pour faire filtre.
Allongée dans l’herbe verdoyante avec ses vieilles baskets qui tirent la langue, elle pense au dormeur du val. Les bras en croix, paumes vers la terre, les ongles toujours sales. Un peu de simplicité, un peu de liberté, mais pas trop. Dur à avaler. Non loin, une chimère brune, aux petits yeux noirs, l’observe, les bras repliés sur le torse. Il attend, derrière un bosquet dont les fines feuilles laissent deviner un sourire caustique et insaisissable. Léo. Lilou, yeux clos encore se sent objet d’une attention particulière, des pas autour d’elle, peur de voir, pas envie d’entendre, ni d’articuler. Encore un problème d’interaction humaine. Puis une voix grave lâche un « Belle journée, non ? », phrase sourde et insignifiante, sous forme interrogative qui ne laisse place qu’à une réponse potentiellement tout aussi désuète. Du vide plein la bouche, Lilou garde les yeux fermés pour ne pas encourager l’imposteur dans une récidive, dans un soupir « mouais », et repose son bras en travers de son visage, sur sa bouche et son nez. « J’peux m’asseoir un moment ? », et là on répond quoi, espace public oblige, mais le malaise qui l’envahit s’intensifie à mesure que l’homme prend place dans cet espace qu’elle occupe. Difficulté de coexistence. Si je ne réponds pas peut être qu’il partira, ou « peut être que je pourrais faire comme si cela n’existait pas, c’est certainement ça, j’ai du m’égarer dans ma tête. Dur de trouver le souffle tout d’un coup, comme ces fois où on a peur de ne plus réussir à respirer ». Impression que si le cœur intensifie un peu plus ses battements, il pourrait bien se résigner à s’arrêter net dans sa monstrueuse cavalcade. Insécurité y compris à l’intérieur de soi même. Incompréhension. Peur de la fin. Peur de mourir. Ouvrir les yeux pour le voir lui, le même que l’autre jour. Odeur de jasmin, puis le vide. Merde, trou noir.
Passage dixième Lilou rêve…
Souvenirs de cour d’école, avec une paire de vernis noir brillant aux pieds, et une robe vichy rose. Un élastique avec deux boules en plastique orange dans les cheveux pour en faire un palmier sur le sommet du crâne. L’air est doux, et glisse sur les frêles cuisses blanches. Des cris sans retenue résonnent ci et là. De la vie dans tous les recoins. Questions de filles « Elle fait quoi ta maman ? », et tous les regards inquisiteurs se braquent sur le visage de la petite fille au palmier maladroitement planté sur son crâne et aux souliers vernis, avec ses mains qui se baladent nerveusement sur ses joues. Dès fois, quand on feint de ne pas avoir entendu la question, c’est comme ci elle n’avait jamais été posée. Du moins, c’est ce que l’on croit. Mais vlam, en plein dans la tête, c’est reparti pour une reformulation surmontée d’un « on l’a jamais vu… ». Pas d’alternative, alors baisser la tête pour cacher la honte, mais surtout la honte d’avoir honte. « Je sais pas… ». Réaction immédiate alentour : stupéfaction, et hébétements. « Comment tu sais pas ? », sur un ton pressent. Drôle de question, vécue comme une injonction à avoir une mère, à contrario, être un monstre pour ne pas en avoir. « Bé, j’ai pas de maman… », Tout doucement, à peine échappé des lèvres, avec cet espoir que personne n’est entendu ce qui vient d’être prononcé. Ricanements, bourdonnements dans les oreilles, entendre « pas de maman, pas de maman », sans que jamais la sensation de cet instant ne puisse s’arrêter de déchirer partout en dedans, comme un effondrement depuis l’intérieur, qui se répand progressivement en lambeaux de douleur, sans que la petite fille au palmier ne parvienne à les rassembler. Lilou, reste là, émiettée en elle-même, les petites filles sont déjà parties, occupée à d’autres voyages au fil de leurs curiosités.
Passage onzième, réveille-toi ! I
Obscurité dans la chambre d’hôtel, à l’extérieur il fait nuit. Léo assit au coin du lit scrute le visage endormi étendu nonchalamment sur l’oreiller. La mine est gracieuse. Tristement belle. Il a le cœur engourdi, surcharge émotionnelle à camoufler sous son air impassible. Impasse impossible du déni. Certains soirs, le secret pèse lourd. Leurs souffles envahissent la pièce, et il appréhende le moment où les charmantes paupières vont s’ouvrir, alors pour prolonger cet instant à être, suspendu dans le temps, il s’allonge à ses côtés et l’entoure de ses bras. Ici, personne n’est là pour constater ce geste de faiblesse, cette attention manquée.
Moment de flottement vaseux. Sentiment d’irréalité. « Où suis-je ? » Affolée, Lilou se voit sur ce lit étrange et étranger, a-t-elle dormi longtemps ? Comment ? D’un bond elle se lève, rassemble d’un coup d’œil les différentes parties de son corps. Indemne. Elle peut respirer à moitié. Elle passe la main dans ses cheveux. Léo se lève lui aussi, à la différence qu’elle ne s’était pas encore aperçue de sa présence. Les âmes solitaires ne distinguent plus la compagnie du néant. Terrifiée, elle porte sa main à sa bouche, comme une tentative pour extirper des mots qui ne parviennent pas à sortir d’eux-mêmes. C’est lui, encore, depuis le parc, et sur l’allée des noyers, le jour des docks. Le tigre observe la sauvage, « tu t’es sentie mal, tout à l’heure au parc, je t’ai proposé de te raccompagner, et sur la route, tu as commencé à tituber, et à être incohérente, alors je t’ai proposé de t’emmener ici pour te rafraîchir. Tu t’es endormie, et je ne voulais pas te réveiller. Ne t’inquiète pas. Tu te sens mieux ? ».
Sans un mot, Lilou, sent ses jambes la porter jusqu’à la porte, et commence à courir, commandée par la seule nécessité de s’échapper de cette situation, de cet endroit décidément improbable. Un bras la retient, « Attends, il est déjà tard, je vais te raccompagner, je ne voudrais pas qu’il t’arrive malheur sur la route ». Lilou tombe dans le regard de Léo, chute vertigineuse et abyssale. Elle entend à peine le « non » qui racle douloureusement sa gorge. Quand l’instinct de vie prend le pas sur l’instinct de mort, on est plus que le passager de soi-même, guidée par ses seules défenses, Lilou taille les pavés. Perdue plus qu’à l’accoutumée, Lilou s’effondre dans la rue, après avoir dépassé le miteux hôtel de quelques pâtés de maisons et s’être assurée d’être seule. Errances jusqu’à la vieille maison vide, et sommeil profond, à côté de ses pompes. Pourvu que tout ne soit qu’un rêve.
Passage 12ème, et le monstre sort du placard I
Léo, assis sur le coin du lit. Silence, picotements au bout des doigts. Elle est partie, et jamais je n’arriverai à les retenir. Il y a des soirs, où seul face à ses propres craintes, on finit par s’y confondre jusqu’à en perdre le sens. Mettre des idées en boule sans fil continu, des idées aux harmonies dissonantes. Léo parle seul et fort pour fuir le silence dans lequel se noient ses pensées. Il est vrai qu’à ne côtoyer que des morts, on en oublie comment se comporter avec les vivants. Il se place face au miroir défraichi et singe des rencontres imaginaires, ses joues se plissent, et son visage plein de rictus tente de capturer des attitudes suffisamment justes et sincères pour paraître séduisantes. « Bonjour, je suis…, non pas comme ça, salut je suis…, putain, non j’y arriverai pas comme ça ». Et la façon dont elle est partie, ce dernier regard. Ce dernier regard, il avait déjà vu auparavant, il y a quelques années, sur un autre visage. Milo, la nuit, le vide, la rage. La fin. Ce soir, au travers de Lilou, c’est Milo qu’il avait refusé d’affronter une nouvelle fois. C’est sans doute pour ça, qu’il s’était refusé de la poursuivre et de la convaincre, il ne pouvait plus soutenir ce regard.
Passage treizième, stupeur et léthargie
Ouvrir les yeux avec le seul regret de les ouverts. Se blottir un peu plus dans la couverture. Une touffe de cheveux bruns noués en dépasse. Ça tape à la porte, trois coups fermes portés contre le bois habité de termites. Faire comme si de rien n’était. Les trois coups réitèrent avec insistance, signifiant que la personne qui en est l’auteur ne partirait pas avant d’avoir pu parler à l’hôte des lieux. Encore, le compte est à neufs coups et c’est seulement au quinzième coup, que Lilou se décide à se lever pour ouvrir. Emmitouflée dans sa couverture, la porte s’ouvre. Rien, les souvenirs de la veille reviennent, alors que Lilou avait fourni un effort considérable pour l’enfouir au plus profond d’elle-même. Là face à lui Léo, et les larmes débordent discrètement de ses yeux : « Vous voulez quoi ? Pourquoi me suivez-vous ? Que me voulez-vous ? Laissez-moi ! ». Elle s’apprêtait à refermer la porte quand Léo répondit « Lilou, il faut qu’on parle. Je ne veux pas te nuire, j’ai des choses à te dire, je voudrais juste que tu m’écoutes, et après je te promets que je ne t’importunerai plus ». Bloquée de l’orteil à la racine de sa chevelure, aucun mot ne sort, son prénom, il venait de prononcer son prénom. Elle le savait, cette intime conviction : elle n’avait pas peur en sa présence, mais était bouleversée. Mais cet homme ne lui inspirait pas de la crainte, malgré son étrangeté ahurissante. C’était comme si elle l’avait toujours connu. Mais n’ayant ni souvenirs, ni trace de son passé, mis à part les quelques photos au-dessus de la cheminée, elle ne bénéficiait d’aucune donnée objective lui permettant de savoir à quoi s’accrocher. Elle lui dit alors « Deux minutes, je vous accorde deux minutes, venez ». Une fois à l’intérieur « Asseyez vous où vous pouvez », Lilou prit place sur son fauteuil à bascule, remit la couverture sur ses genoux et plongea ses yeux timides dans ceux de Léo, avide de curiosité et de cette envie d’affronter les propos que l’inconnu. Au début, il ne débitait que des fragments de phrases qu’elle ne parvenait pas à intellectualiser, mots inintelligibles, dans lesquels il était question de l’homme dans le cadre d’étain. « Lilou, je…suis un ami de tes parents, de ton père, et…comment dire, je pense que je peux répondre à tes questions, je crois qu’il y a des choses que tu as besoin de savoir ». A la sauvage de répondre de son silence, puis quelques mots tranchants « Pourquoi maintenant ? Rien savoir depuis Onze ans. Non, non, pas possible. Vous êtes un menteur ! Mon père n’avait pas d’amis ». Recroquevillée davantage en elle-même pour empêcher son corps de trembler, pas la force d’avancer dans cette conversation, « Partez maintenant je suis fatiguée, fatiguée ». Léo, marqua un temps, se leva et scruta l’homme dans son petit cadre d’étain, auquel il s’adressa « c’était donc ça Milo, il fallait que tous, payons le prix de ton silence », puis il se retourna vers Lilou, « La souffrance est contagieuse, tu sais, mais toi, tu n’es pas obligée de poursuivre les méandres de ton père, je crois que tu ferais mieux d’enlever tous ces cailloux que tu gardes dans tes poches, pour te souvenir chaque jour de ton allégeance au malheur de ton père. Quand tu voudras parler, tu sauras où me trouver. » La main sur la poignée, il baissa la tête, à défaut de trouver celle de la jeune femme, cachée dans ses genoux, et accélérant le balancement de son fauteuil à bascule. Il partit, la laissant secoué de larmes, comme il avait déjà pu le faire avec Milo, des années auparavant.
Il savait pour les cailloux, il savait pour lui, elle ne savait rien, plus rien. C’était donc ça la folie, « je vais rester ici pour toujours, sur ce fauteuil à bascule, jusqu’à ce que mes ongles soient assez long pour s’enfoncer dans le bois et que mes cheveux aient fait des nœuds au plus profond des nouages de la paille de ce fauteuil. Personne ne pourra me déloger de moi-même, jamais. Ici, le temps sera figé et je ne parlerai plus qu’avec toi. Avec tout ça, je t’avais oublié. Si tu avais parlé avant, tout aurait été plus simple, alors je veux que tu voies à quel point j’ai mal. Que tu puisses les compter toutes mes cicatrices, papa, et avoir mal à ma place. Je deviendrai une ombre et je disparaîtrai, je te hanterai, fantôme, crois moi s’en est pas fini, de journées passées en ma compagnie, tu compteras les heures, je vais te dire moi, tout ce que tu ne m’as jamais dit. » Ses yeux noirs fixaient inlassablement la moustache du père, qui ne semblait répondre, prisonnier de la vitre et du cadre. Lilou était né un matin de printemps, dans l’effusion et la joie, au début. Puis dans les cris et le silence après. Sa mère était morte avant même qu’elle en ait le souvenir et elle n’avait jamais entendu la voix de son père, mort dans le silence il y a onze ans. Enterré comme indigent, à la fosse commune, sans cérémonies, sans bruits. Mort comme il avait vécu, endormi. La veille, il lui avait pourtant adressé un signe, et elle s’était surprise à croire que les choses pouvaient changer, une once de confiance, mais elle ne pouvait se douter. Un baiser sur son front, alors qu’elle feignait d’être endormie, pour fuir la pesanteur de sa présence étouffante.
Passage quatorzième, et le monstre sort du placard III
Un banc de square, dans l’allée d’un parc, près d’une cabine téléphonique. Ciel orange orageux. Aucun chant d’oiseau. Milo, avachi, la face dans ses deux mains brunes, tirant sauvagement ses blonds favoris. Derrière lui Léo, immense sous la coupole spleenétique. Le vent léger soulevait ci et là les pans de son long manteau gris. Les mains dans les poches. A l’homme vide de rétorquer « non ! Personne tu m’entends personne ne la touchera, je la veux dans mes bras, pourquoi ? Tu peux me dire pourquoi il a fallu que ce soit elle, je sais plus Léo, plus rien, j’en peux plus, si je refuse, ils enverront n’importe qui, et non je ne peux pas, pourquoi ne me prennent-ils pas moi ? ». La colère se lisait sur son visage éteint les yeux jaillissaient de leurs orbites, les réserves de larmes en étaient épuisées. « Milo, il faut le faire, et je ne peux ni moi ni personne, t’expliquer pourquoi. Par contre la seule chose que je peux te dire, c’est que tu vas le faire, parce que tu es voleur d’âmes, et que c’est la mission qui t’incombe, accompagner l’âme des mourants dans l’autre monde. Regarde la souffrir chaque jour davantage, Isaïen est mourante Milo, tu le sais. Je crois que ta souffrance, bien que légitime, est égoïste. Tu as été heureux, tu as bravé l’interdit en aimant une femme rare, tu as été heureux en dépit de tes fonctions, tu as une fille qui va grandir, et qui sera toujours Isaïen et toi. Je pense que tu as de la chance Milo. Ta femme, elle n’en a pas, elle dépérit dans d’atroces souffrances, elle ne peut plus se tenir sur ses jambes, plus tenir une conversation, elle n’existe déjà plus. Ta souffrance est légitime mais te rend égoïste, et moi tu vois je pense que tu es un homme chanceux. Tu as aimé Milo, une femme rare, avec laquelle tu as eu un enfant, qui sera toujours vous deux à la fois, mais là tu vois ta femme, ta si belle femme, dépérit, crache du sang, perd ses cheveux par poignées, et son corps est le témoignage des stigmates de son mal. Et toi tu t’évertues à me dire que tu refuses, que tu veux la garder pour toi. Milo si la réalité t’est difficile, pense à elle, la sienne de réalité, l’est davantage. Alors toi, tu verras après, là tu vas juste te lever et aller accomplir ta mission, tu prendras Isaïen dans tes bras, une dernière fois, tu la regarderas et tu lui diras que tout ira bien. Arrêtes d’être lâche, ça n’est pas toi. Tu n’en as pas le droit, tu le savais et tu l’as toujours su, qu’en aimant une femme, tu serais vulnérable et que cette situation tôt ou tard se produirait. J’en ai dit assez, je te laisse seul à ton banc, et à tes réflexions. » Léo, s’enfonce dans son écharpe, ne laissant dépasser que ses yeux, et se refusant à observer Milo, il hâte le pas. Il venait de l’assassiner, et il savait ce qu’il venait de faire en toute conscience, ce qui lui était d’autant plus douloureux. Léo savait qu’après, Milo ne serait plus un homme, mais un monstre condamné dans un corps de chair.
Passage quinzième, oxygène
Belle femme sur son fauteuil à bascule, les cheveux roux mal peignés, les traits plissés de fatigue cherche un mouchoir blanc immaculé dans les fonds de son assise. On peut y lire deux lettres finement brodées, I.H. Les doigts fins portent le mouchoir à la bouche et le petit corps secoué de tremblements sous l’effet d’une toux caverneuse, recrache des petites gouttelettes de sang, qui retombent en pluie sur le bout de tissu. Ses yeux sont cernés, définitivement cernés. Le pourtour violine. Joli cadavre animé. Jolie demoiselle qui jadis aimait danser. Elle pense, à toute cette fatigue qui la fait ployer à mesure que le temps passe, et si elle le pouvait elle voudrait suspendre le temps dans cette folle cavalcade funeste ou elle sait qu’elle ne parviendra pas à la ligne d’arrivée. La chute des anges se produit toujours dans un silence orgueilleux. Sa peau est blanche, laissant transparaître, ce soir plus que jamais de grandes lignes bleues, et vertes, vestiges de vaisseaux sanguins, qui quand la vie l’habitait, lui faisait monter le pourpre aux joues. Là, juste des os froids et de la chair par-dessus. Milo, franchit la porte, vieillit de dix ans en la seconde, il ne lui a pourtant jamais paru aussi beau, avec ses cheveux mouillés, dégoulinant sur son front. Il esquisse un sourire timide, « tu es belle mon amour, j’avais peur que tu sois endormi ». Isaïen répondit « oh, arrête menteur, je me doute bien de la tête que j’ai en ce moment même où je te regarde. Tu n’as jamais su mentir Milo, même avec ton regard cajoleur. J’ai dormi toute la journée, alors, j’avais envie de t’attendre un peu, avant de me rendormir. Lilou dort. » Milo la regarde un peu interdit, il lui prend la main, sa main si froide, et lui frôle la joue, il tente de graver son image au plus profond de lui-même, pour ne surtout pas l’oublier, même après. Il sent des larmes monter, et les réprime avec force « quel mauvais temps aujourd’hui, j’espère vraiment que demain, nous auront beau temps. J’ai pensé qu’au printemps nous pourrions partir un peu, juste nous deux, je ne sais pas encore où, mais nous n’aurons qu’à prendre la voiture, des bêtises de cambrais, toi et moi, et voir où la vie nous mène ». « Milo, le printemps ? Oui. Le printemps ». Un léger rire parcourut Isaïen, puis elle reprit « Arrêtes, arrêtes, il n’y aura pas de printemps. Arrêtes de parler à côté des choses, de faire celui qui ne voit pas, celui qui ne veut pas que je vois qu’il sait. Je le sais, nous savons tous les deux, alors arrêtes, toute cette condescendance me fatigue. Je suis désolée ». Ils restèrent tous deux, enveloppés dans l’épais silence de la pièce. Le carillon retentit. Isaïen tousse. Du sang, le mouchoir. Les cœurs de vident. Leurs verres se remplissent de cognac. Et là, alors que l’apoplexie du chagrin avait offert une accalmie d’ignorance, Isaïen s’exprima hésitante et haletante « Je… Milo, je crois qu’il faut qu’on parle » « ça peut attendre demain sinon, tu es fatiguée » « Non Milo, pas demain, assieds-toi, là près de moi, je veux te sentir. Je l’aime ta présence. Ecoute ne feints pas de ne pas savoir, ce qui se passe. Je meurs, Milo et toute la colère, toute la peine du monde ne suffiront pas à me garder près de toi. Au contraire, tu vois, j’ai encore plus mal dedans. Je veux que tu me laisses mourir, accorde moi ce droit je t’en prie. Ne me retiens pas plus longtemps, je souffre trop et tu vois, je commence même à être en colère après toi. Je n’ai plus envie de faire comme si ça n’existait pas. Demain, je vais entrer en soin palliatif, j’en ai parlé au docteur il y a quelques jours. Mais d’abord je veux que tu me regardes dans les yeux, enfonce ton regard au plus profond que tu puisses, laisse moi m’y accrocher une dernière fois et n’en partir qu’une fois que tout sera fini. Arrêtes de pleurer. Ce n’est pas une fin en soi. Je n’aurais bientôt plus mal. Ta si belle femme celle dont tu aimais tant caresser la peau, va pouvoir enfin s’affranchir de la souffrance de son corps. Alors arrêtes, tu ne le vois pas ce spectacle déplorable, je me vide de part en part, crachant mes humeurs, je n’ai plus de contenance, mon corps parle trop fort pour que je puisse le faire taire. Ce n’est pas moi, ce n’est pas toi. C’est ainsi. Je meurs, tu vas vivre, peut être que c’est injuste, ou pas. Mais ne pleures pas, ni ce soir, ni demain. Et, je t’en prie, accorde-moi une nuit, une seule nuit, dans tes bras, comme avant la maladie, avant tout ça, juste toi et moi, dans tes bras, toi contre moi. » Isaïen esquisse un sourire, et ses lèvres bleues cherche la main de Milo. Abasourdi, le petit homme se lève, en mémoire les dernières paroles de Léo, il a désormais la conviction du devoir, et de la fierté d’accomplir ce même devoir cette nuit, pour celle qui partage sa vie. Il étend ses bras et saisit le petit corps de sa femme, léger, tellement léger de tous ces mots qui ont enfin été prononcés, et dans ses bras, il l’accompagne jusqu’à la chambre, l’assoit sur le fauteuil face à la coiffeuse. Elle allume une bougie pendant qu’il entreprend de lui peigner ses longs cheveux qui ont fait sa fierté, pendant toutes ces années. Les mèches libres volent sous l’effet de la brosse, et les deux amoureux, seuls comme au premier jour, se perde l’un dans l’autre. Insoucieux et ignorant de la minute à venir, avec cette seule envie qu’on leur foute la paix. Ils rient, de cette parenthèse.
Puis nus, étendus sur leur lit, leurs peaux chantent et se parlent indépendamment des êtres de chair qu’ils sont. Une main cherche le nombril, l’autre la hanche, une dernière fois peut être. « Merci pour ton silence, Milo », puis Isaïen ferma les yeux. Son souffle ralentit et Milo la tête sur son sein, écoutait son cœur, intimement présent à lui-même et à cet instant, bientôt achevé. Plus rien, ne s’animait sous les yeux fermés d’Isaïen depuis déjà quelques heures, et Milo, assis aux pieds de la défunte, observait son visage, se balançant doucement et répétant inlassablement son prénom d’une voix à peine audible. La petite boîte était posée à ses côtés, ouverte, et un fin fil illuminait la pièce d’une lueur verdoyante. Milo prit le fil d’une main tremblante, le posa sur le front d’Isaïen, et articula un « pardon, pardon… ». Le fil s’éteint, Milo le remit dans la boîte, la referma avec rage. Enfin, il s’allongea, la face cachée sous un rideau de larmes, serra Isaïen dans ses bras jusqu’à sentir le froid jusqu’au plus profond de lui-même. A jamais à moi. Dans la chambre au dessus, la petite fille commença à pleurer, l’aube naissait dans le lointain, mais aujourd’hui, à la différence de l’accoutumée, personne n’irait l’arracher à la torpeur du matin, pas de sourire pour se pencher sur son lit, et Milo, ne l’entendait plus, tant il n’écoutait que son chagrin. Sa seule et ultime compagne, pour les années à venir, jusqu’à la délivrance.
Passage seizième, gueule de bois I
« Allez viens par là, je vais te poser face à moi, là sur la chaise tu seras bien, de toute façon, même si t’es mal installée, j’m’attends pas à une réflexion … ». Lilou folle rit et pose le petit cadre d’étain, pour aller chercher un vieille bouteille de cognac, retire le bouchon avec les dents, et sent la mixture ambrée. « Pouah, tu parles d’un tord boyau toi ! Quand j’pense à toutes les soirées que t’as pu passer à boire cette merde ! Bon toute façon, c’est tout ce qu’on a et ce soir c’est fête ! ». Elle pose deux petits verres sur la table et se saisit d’un tabouret. « Cul sec ! », Lilou manque de s’étouffer et ses joues rougissent inévitablement, et elle peine à retrouver son souffle. Electrisée par cette sensation nouvelle, elle se ressert et verre après verre, s’étonne elle-même, de sa tolérance à l’indigeste boisson, comme si le coup de coude devenait presque naturel. « Alors papa, qu’est-ce qu’on fête ce soir ? À tes amis si tu veux, à tes amis ! Tiens celui là c’est pour eux. Quelles conneries tu m’en diras tant. Des amis toi, avec ton air renfrogné, dis moi qui aurait bien pu avoir envie de chercher ta compagnie ? Tiens un peu de musique, ça te dit ? Toute façon je suis la reine du château alors c’est moi qui décide. Cat Stevens ! Yes it’s a wild world ! ». A mesure que Cat Stevens déroule sa mélodie, Lilou s’étale de ses rires sur la table, étourdie de cognac. Pink, cachée sous la table observe la scène avec curiosité, tandis que Floyd, indifférent à la scène, tourne le dos à tous les protagonistes, pour chercher un peu de silence, fâché de tout ce tintamarre. Lilou danse, tournoyant si fort, qu’elle tient fermement sa tête entre ses deux mains. Oubli. Toute à cette chanson, elle ne prend plus garde à l’homme moustachu, et malencontreusement, un mouvement de hanche fait tomber le petit cadre d’étain posée sur la chaise. En tombant, le choc a fait se briser la vitre, et sous la photo, une lettre glisse sur le sol. Lilou, absorbée par les vapeurs d’alcool et de mélancolie poursuit sa danse nonchalante, et sent là sous son pied nu les bris de verre, qui lui arrache douloureusement la peau. « Ah putain quelle conne, non, non. Merde ». Le sang perle sur la photo, et Lilou, attrape un bout de papier pour enrouler son pied. Abasourdie, elle voit la lettre au sol. Un papier jauni, une forte odeur de tabac brun, comme celui de son père, et cette calligraphie, précise et aérée. La lire. Ne pas la lire. Pourquoi ? Quel intérêt de lire cette lettre, là, maintenant, ce soir ? Mais bientôt, une irrésistible curiosité s’empare d’elle. « Lilou, j’espère que tu trouveras cette lettre avant qu’il ne soit trop tard. J’espère qu’un jour tu pourras me pardonner, et comprendre, tout comme moi, ce soir, je viens de comprendre à quel point j’ai pu te faire du mal en ne rien te disant. Je n’y suis pas arrivé. Toute ces fois où je pensais y arriver, je croyais ouvrir la bouche et te dire tout ce qu’il aurait fallu. Mais de suite après je me réveillais, et là je n’en étais plus capable en réalité. J’ai mal à la vie Lilou, et la vérité, c’est que je suis nuisible, je te suis nuisible, sans moi, je crois que tu serais véritablement heureuse. Ta mère était une femme délicieuse, étonnement radieuse et délicate. Tu lui ressembles beaucoup tu sais, et j’en suis heureux autant que cela m’est pénible de soutenir ton regard. J’ai honte de ce que je suis, de cette ombre qui pèse à ta vie tout comme la douleur pèse à la mienne. Demain, tout sera fini, et je veux te dire que tu es une personne merveilleuse, et que sans toi, je n’aurais sans doute pas pu me supporter pendant toutes ces années. Je veux que tu sois heureuse ma Lilou, que tu aimes la vie. Je l’aimais je te l’assure. Tes yeux cernés me font mal et le pire c’est que j’en suis coupable. Ton père est un monstre mais toi, toi tu es précieuse, toi tu es belle et jeune, toi tu dois t’échapper de ce carcan que j’ai construit tout autour de toi. Je ne peux pas t’expliquer, à force de silence on ne sait plus les mots. Mais je connais quelqu’un qui pourra t’aider à comprendre, il y a des choses que tu dois savoir, essaie de trouver Léo, c’était un bon ami à ta mère et moi. Je veux que tu aille le trouver, je ne sais pas où il sera au moment où tu trouveras cette lettre, mais je pense qu’il ne sera jamais loin d’ici. Avant, je sais qu’il logeait dans un petit motel du centre, je te laisse le numéro et l’adresse. Au besoin, prend cette lettre, comme c’est une personne dubitative, il aura là la preuve de ce que tu avances. Dans la chambre du fond, il y a sous le lit, une planche du parquet qui se soulève un peu. C’est la cinquième en partant du mur, dessous tu trouveras un boîte, prend là et amène là avec toi quand tu iras voir Léo. J’aurais tellement voulu être capable de te dire tout ça moi-même, tu sais. C’est important que tu ailles le trouver. Promets-moi que tu le feras. Lilou, je ne vais plus vivre longtemps mais je veux que tu saches combien je t’aime, combien je me sens coupable de t’avoir infligé ce silence, toutes ces années. »
Pas de signature. Courrier daté de la veille de sa mort. Muette, Lilou, avale d’un trait le dernier verre de cognac, et s’écroule sur le sol, serrant dans ses doigts les seuls mots de Milo.
Passage dix-septième, Plaisirs.
Un gouge du coin, près du motel. 22h30. Une coupe de chardonnay dans la main, Léo, dandy aux allures équivoques, observe une femme brune assise dans le fond de la salle. Elle lui sourit, et cache son regard noir dans les bulles de son verre de champagne. Léo, saisit la trop belle opportunité qui lui est donnée comme une invitation à la table de la dame. « Bonsoir, je peux » dit Léo, la femme acquiesça en guise de réponse. Croqueuse et croquante, elle rétorqua « j’ai cru que jamais vous ne vous décideriez à venir ». Provocation qui séduit Léo, décidemment amateur de relations simples et sans ambigüités. « Vous êtes donc une impatiente ? », « Dès qu’il s’agit d’un homme, je suis toujours impatiente » répondit-elle en se rapprochant dangereusement du visage de Léo, pour plonger ses yeux noirs dans le vert de ceux de l’homme appâté par son charme assuré. Sa voix chaude caressait le désir d’une collaboration horizontale. Et avec une envie pressante d’aller à l’essentiel, Léo, renchérit un sourire en coin « je loge dans un petit motel au coin de la rue, c’est toujours mieux que les toilettes, non ? ». La belle impressionnée par l’audace désinvolte de Léo, prit son sac et lui emboîta le pas. Léo, attrapa la femme fermement par la taille et la conduit en direction de l’hôtel.
Léo sent les ongles rouges qui griffent son dos, et trouve ces effets d’artifice un peu lassant. Trop bruyante dans ces effusions de plaisirs, l’inconnue de sa couche lui semblait désormais tristement désuète. La belle en chair avait perdu tous ses attraits. Il avait pensé que son audace n’était pas que d’apparence et que dans l’intimité, elle aurait témoigné plus de créativité. Pourtant, ils avaient à peine franchis l’entrée de la chambre, qu’elle s’était dévêtue et étendue sur le lit, appelant Léo, de ses cuisses entrouvertes. Cette attitude lui avait plu et il s’était surpris à croire qu’il avait enfin trouvé une partenaire décidé à n’aller qu’à l’essentiel, au moins tout autant que lui. Mais dès lors qu’il s’était étendu au dessus d’elle, elle avait cessé toute prise d’initiative, se contentant de miauler comme une chatte sur un toit brûlant. Apparences et désillusion. Léo était sous la douche, et se félicitait d’être parvenu à faire comprendre à l’inconnu qu’elle n’était pas invitée à partager sa nuit outre mesure, sans avoir à prononcer un mot. Allongé une dernière clope se consumant entre les doigts, Léo s’endormit, enfin seul.
Passage dix-huitième, gueule de bois II
Mal à la tête. Fichu cognac. Son pied la fait énormément souffrir. Lilou se rend compte que les plaies sont assez larges, mais pas l’envie de s’occuper de ça maintenant, ça attendra. Aspirine, clope et sous la couette. Jusqu’à cet instant elle n’avait pas pensé à la veille au soir, à la lettre, à son père, mais des bribes lui reviennent en trombes. Des mots jetés sur le papier, qui remontent dans sa tête. La nausée, alors courir jusqu’à la cuvette des toilettes, et souffler, plein d’acidité dans la bouche. Elle sentait encore son estomac se contracter, les yeux fermés au bord de la cuvette, et n’avait alors qu’une envie, aller chercher cette putain de lettre. Après l’avoir lu et relu, elle ne savait toujours pas quoi en penser. Elle était émue de l’attention qu’avait eue son père, touchée du fat qu’il s’applique à faire preuve d’une si grande proximité à son égard, lui qui était toujours détaché. Elle était triste aussi, de ce retour si frappant à une réalité à laquelle elle n’arrive pas à participer. Peut être en colère, un peu. Perdue, beaucoup, rien d’écrit entre les lignes, juste ce Léo. Léo, mais oui. Là un improbable assemblage fit sens, c’était ce type étrange, qui disait être un ami de son père et pouvoir répondre à ses questions. Un vrai bordel dans le crâne, et l’incapacité totale de pouvoir agencer et coordonner ses pensées. Maintenant nul doute, il fallait qu’elle aille trouver ce Léo, l’adresse que son père lui avait laissé correspondait vraisemblablement au lieu où elle s’était retrouvée en pleine nuit la fois dernière. Mais d’abord, Lilou veut dormir un peu, se désengager momentanément de cette vie. Démissionnaire et nauséeuse, elle s’endort.
Poils soyeux qui balayent son visage, la queue du félin se pose sur sa bouche entrouverte, et un concerto de ronronnements viennent l’arracher à son sommeil en dépit de toute cette fatigue qui la traverse de part en part. Molletonnée dans une couverture, Lilou regarde à travers la fenêtre pleine d’une poussière antédiluvienne, ornée de traces de doigts. Le soleil est déjà haut, et si elle fermait les yeux encore et encore, peut être pour toujours, puisque toute cette poussière ne suffit plus à masquer ce qu’il y a dehors. Le bruit des pas vagabonds des gens pressés, et l’oppressante impression du néant. Lilou s’étire et chasse toutes les pensées que la nuit a laissé en guise de souvenirs. Aujourd’hui, elle est véritablement décidée à trouver Léo, mais une légère mise en condition s’impose préalablement. Pour parer au plus urgent, elle nettoie la plaie de son pied. Sa tête lui offre vraisemblablement quelques heures de répit, et sa gueule de bois est en sourdine. Le cadre de l’homme moustachu à retrouver sa place, dans un cadre rafistolé au gros scotch. Elle eut l’impression de distinguer une nuance dans ce qu’elle voyait dans l’expression de son visage. Alors qu’elle le regardait avec une infinie tendresse, elle se souvint d’un détail. Dans la lettre il était question d’une boîte, d’une petite boîte sous le lit.
Cinquième planche du parquet. Oui c’était bien ça. Elle saisit la boîte pleine de poussière et souffla sur le couvercle, en essayant d’en comprendre le mécanisme d’ouverture. Peine vaine. Tampis, ce Léo sans doute pourra répondre à cette question. Boitant légèrement, elle s’assit sur le lit, la boîte sur les genoux. Pour une fois, depuis toujours lui semblait-il, elle ne se sentait pas seule. Mais là, debout devant le miroir vieilli, il n’y a que son reflet qui lui fait face. Insipide. Nue. Son corps blanc, frêle et doux, son corps jamais caressé, jamais aimé, jamais encore appartenu. Elle saisit un flacon caché au-dessus de l’armoire éventrée, en retire le bouchon, il trempe ses narines, odeur de jasmin. Ce geste, elle l’avait reproduit, et reproduit, comme son père avant elle. Souvent elle l’avait observé, cachée sous la table. Lui debout, austère, les yeux fermés comme trop souvent. Il respirait cette odeur, d’une manière solennelle, avide de s’y noyer, et Lilou pouvait imaginer les images qui emplissaient sa tête. Puis il s’asseyait au pied du lit, et la petite fille cachée sous la table ne voyait alors plus que ce dos, secoué de sanglots, mu par l’absence d’une bien aimée défunte. Aujourd’hui Lilou, dépose une goutte sur sa nuque, une autre sur chaque revers de son poignet, et enfin une derrière au creux des seins, les joues rouges. Cheveux ébouriffés, robe sombre aux manches bouffantes, l’allure élégante souligne la taille fine de l’ingénue frivole, beauté sauvage et inconsciente. Elle se jette un dernier regard A l‘extérieur, le soleil irradie la vue, et les terrasses sont remplies de rires à gorges déployées. Lilou marche, un pied devant l’autre, un caillou dans la main gauche. Un sourire se dessine dans le coin de ses lèvres. Signe social distingué dont la fonction est sans doute de passer inaperçue au milieu de la foule de passants pressés, tous feignants une légèreté surfaite, dans la représentation qu’ils veulent offrir d’eux-mêmes.