Un ver de terre amoureux d'une étoile....
« Mesdames. Messieurs. Je suis ravi, ce soir encore, de vous accueillir au Grand Charivari, lieu cher à nous tous, dans lequel nous avons eu la joie de produire des artistes exceptionnels. Mais ce soir, voyez-vous, je suis très heureux d’avoir la chance d’accueillir le plus grand bateleur de France et de Navarre. Le seul que l’on dit capable de transformer l’or en plomb. Légende pour les uns, vérité pour les autres, il en va de la conviction de chacun. Et ce soir encore je pense que Jaromil le prestidigitateur va nous éblouir de ses talents qui frisent le divin. Je vous prie donc de lui réserver un accueil chaleureux. Voici Jaromil ! », clama un petit homme en queue de pie, hissé sur un tabouret au milieu du café théâtre. Ce soir comme tous les autres soirs, la salle était remplie d’aimables personnalités. Toute la petite bourgeoisie d’Ambrousie était réunie pour l’occasion, chacun arborant une toilette colorée aux odeurs fruitées, comme signe distinctif d’un rang social à préserver. Les murs tremblaient sous l’effusion tonitruante d’applaudissements d’un public debout, impatient d’assister au numéro de Jaromil. Le prestidigitateur ménageait sa concentration en attachant ses derniers boutons de manchette. Debout dans la coulisse, il répétait son numéro inlassablement dans sa tête, sélectionnant avec attention les boniments qu’il allait débiter à son public. Puis les neufs coups retentirent, le grand appel aux muses. Ses chaussures italiennes claquèrent sur le plancher, et le pas léger il monta sur la scène. Les beaux rideaux pourpres s’ouvrirent découvrant à l’œil du public une desserte sur laquelle étaient posés un chapeau, un jeu de cartes, et quelques bouts de tissus de couleurs. Un silence pesant envahit la salle.
Jaromil leva les yeux et faisant face à son public attentif, dit : - « Savez-vous ce qu’est la gravité ? C’est l’attraction réciproque de deux corps ». Il saisit le chapeau entre ses doigts délicats et feignant de le faire tournoyer entre ses mains, il poursuivit son boniment : - « La gravité, c’est une question d’amour n’est-ce pas ? Un peu comme les étoiles… Savez-vous ce qu’est un trou noir ? ». Il souleva son chapeau et en montra l’intérieur au public, avant de reprendre : - « Voilà à quoi ressemblerait un trou noir si nous pouvions en observer un à l’œil nu. Un trou noir aspire la matière et les corps du fait d’une gravité tellement forte que rien ne peut y échapper. Comme si là, d’un coup, le fond de mon chapeau commençait à vous happer avec une telle force, que rien ne pourrait plus vous raccrocher à vos chaises, tant la gravité qui s’en dégagerait, défierait la force d’apesanteur ». La stupeur autant que les frissons étaient perceptibles dans le public. L’attention était croissante à mesure que le prestidigitateur déroulait son histoire. Les hommes dans l’assistance ravisaient leurs cravates pour y trouver un peu d’aplomb, parvenant à grand peine à dissimuler le trouble qui s’emparait d’eux sous l’effet de la présence de l’homme sur la scène. Les femmes se sentaient défaillir sous la voix suave et caressante de Jaromil.
Par jeux de lumières, les ombres dansaient sur la scène, enveloppant le bateleur dans son univers délicieusement intriguant, lequel se délectait de sa verve : - « Quelle belle sensation que de se savoir insignifiants dans l’univers. Ce soir Mesdames, Messieurs, sous vos yeux, je voudrais vous montrer ce qu’il y a de plus majestueux en ce monde. Un phénomène naturel transcendant de beauté inconnu aux Hommes. Voyez mon chapeau ! Monsieur, au premier rang, oui vous, pourriez-vous venir sur la scène et confirmer qu’il n’y là aucune imposture, que mon chapeau est bel et bien vide ? ». L’homme assis au premier rang monta sur la scène, inspecta avec son monocle le fond du chapeau veillant à ce qu’il n’y ait pas de double fond, et timidement s’exprima : - « Oui, assurément, ce chapeau est bien vide ». Jaromil posa le chapeau sur la desserte en avant scène, et sortit des boules de couleurs d’une petite valise noire, tout en poursuivant son discours : - « Vous savez qu’il existe toutes sortes d’étoiles, certaines portant des noms tout à fait étonnant. Tenez par exemple, la Naine Blanche, drôle de nom pour désigner un résidu d’étoile qui se meurt. Oui, les étoiles comme les hommes meurent. Mais dans le fond, voilà la question, qu’est-ce qui nous différencie, nous les Hommes, des étoiles ? Retenez une chose importante que je m’apprête à vous dévoiler. La nature dans son art a fait preuve d’une élogieuse subtilité». Il saisit une boule blanche, la posa dans le fond de son chapeau, s’en suivit une boule rouge, une boule noire, une boule bleue, enfin, ce fût le tour de la boule verte. Puis il se mit à chuchoter : - « Les étoiles à la vérité, sont comme les Hommes. Toute une partie de leur vie, elles subissent une tension innommable entre plusieurs forces. Deux principales pressions s’opposent à l’intérieur de chacune d’entre elles. La première tend à faire s’effondrer l’étoile alors que la seconde tend au contraire à la faire exploser. Ce sont ces deux pressions qui permettent à l’étoile d’être en équilibre et de briller pour attiser ainsi notre fascination à l’égard du firmament ». Jaromil jeta délicatement dans les airs la boule jaune, qui se mit à flotter légèrement, sous l’œil ébahi du public. Le petit objet rond se baladait suspendu dans le vide, dégageant une lueur flamboyante et ambrée. Jaromil reprit le fil de son boniment : - « Voyez comme le silence est le prolongement naturel de la beauté ». Il rattrapa la boule jaune sur le dos de sa main et souffla dessus afin que la lueur diminue jusqu’à s’éteindre totalement. - « Reprenons donc, où en étions-nous ? Ah, oui !, le secret des étoiles ! Oui les étoiles sont éphémères et meurent, mais leur extinction produit un phénomène prodigieux et à la vérité, une étoile n’est jamais aussi magnifique qu’au seuil de sa mort. Quand une étoile meurt, elle explose, et sa mort s’accompagne d’une augmentation brève mais fantastiquement grande de sa luminosité. Ma routine[1] touche bientôt à sa fin mais il me manque un dernier élément, le plus essentiel, sans quoi mon numéro ne serait que fioritures ! Y’a-t-il dans la salle, une personne qui serait bien assez aimable pour me prêter un mouchoir dont les bordures seraient en dentelle ? », s’enquit Jaromil. Il désigna de l’index gauche une jeune femme blonde, assise vers le fond. « Mademoiselle, oui vous, jeune fille, à moins que je fasse erreur, il me semble que vous possédez un mouchoir de ce genre et qu’il se trouve dans une des poches de votre manteau ». La jeune fille, pantoise, répondit : - « Oui c’est exact ». Des bruits montèrent alors dans la salle où tous étaient stupéfaits. Certains y voyaient une duperie quelconque, l’œuvre d’une complice en guise de parade, les autres étaient muets d’étonnement. Jaromil marqua un temps. - « Mademoiselle, concéderiez-vous à me prêter ce mouchoir si je m’engage à vous le restituer à la fin de ce numéro ? ». En silence, la jeune femme se déplaça jusqu’à la scène pour déposer le mouchoir dans la main de Jaromil. Ce dernier renchérit alors : - « Je vais vous montrer à quoi ressemble une étoile dans sa chute impériale. Mesdames, Messieurs, je vous présente les Dentelles du Cygne ».
Et là, dans le silence d’une salle aux aguets, Jaromil remua son chapeau et le souleva pour en montrer le fond au public, laissant apparaître un phénomène majestueux. Dans le fond de ce couvre-chef jusqu’alors vide, le chant des dieux venait d’entamer une symphonie d’une munificence unanime et l’œil abasourdi de l’assistance s’agrandissait alors que le cygne déployait ses Dentelles sur cette scène sombre. Vénusté divine. Dans cet instant de grâce l’Homme touche du doigt les dieux et comme une étoile, génère lui-même son rayonnement. Le silence sans fin, face aux éclats de lumière qui envahissaient la scène. Indescriptible illustration, l’illusionniste venait de créer l’explosion d’une étoile, engendrant par la même occasion l’euphorie et l’adoration dans le public. Jaromil reprit la parole avec un ton solennel : - « Mon numéro touche à sa fin, hélas, et le Cygne va replier ses Dentelles. N’oubliez jamais Mesdames, Messieurs, que le plus grand art s’origine dans l’invisible ! ». Le prestidigitateur, les bras le long du corps, fit son salut, grisé par le tonnerre d’applaudissements destiné à faire honneur à son talent. - « Merci, je vous quitte au regret, espérant vous retrouver bientôt, mais pour l’heure, croyez-moi ou non, je ressens le besoin d’avoir la tête dans les étoiles », conclut Jaromil en remettant son chapeau sur la tête. Puis il quitta la scène bien que le public ne se fût pas encore remis de son émoi.
Enfin seul dans sa loge, Jaromil observait son vieux reflet dans le miroir défraîchi. Ses traits ridés précisaient son âge affirmant que le temps écoulé était nettement supérieur à celui à venir. Certains soirs l’incertitude s’emparait de lui. En effet, le désir qu’il poursuivait depuis son plus jeune âge allait-il pouvoir se concrétiser avant qu’il ne meure ? Ce qui caractérisait Jaromil depuis toujours, c’était son visage lunaire, sa peau blanche et ses deux yeux, implantés comme deux cratères au-dessus de son nez. Enfant déjà, il passait des nuits entières à scruter le ciel, préférant à la compagnie des êtres humains, celle des étoiles. De cette fascination, il en avait fait son métier d’illusionniste pour faire vivre les constellations étoilées pour son plus grand plaisir à lui. Tout à ses chimères, Jaromil écoula son enfance paisible jusqu’à cette grande journée de juin, où il l’avait vu pour la première fois, dans ce bouquin dont il avait bien évidemment oublié le nom. La dentelle du cygne était devenue depuis une véritable obsession, orientant les moindres faits et gestes de Jaromil. L’œuvre de sa vie, dans son ensemble, avait eu pour seul objectif de parvenir à la retrouver, cette dentelle du cygne. L’ultime illusion, celle dont il ne parvenait à trouver l’arcane[2]. Il avait beau chercher, en vain. Il avait pourtant réussi à la faire apparaître dans le fond d’un chapeau, sur la scène, mais comment franchir les dimensions et les années lumières qui les séparaient ? Comment se déplacer jusqu’à elle ne serait-ce qu’en rêve pour la voir de plus près ? Voilà précisément le désir absolu qui animait Jaromil depuis toujours. Pour ce faire, il s’était investi dans de multiples entreprises, plus loufoques les unes que les autres. Mais il avait passé ces trente dernières années à conceptualiser un précieux objet dont il espérait que l’usage lui permettrait de se rapprocher des Dentelles. Il s’agissait d’une échelle immense, qui par effet d’illusion, n’était visible que des seuls yeux de Jaromil. A douze ans il y avait posé la première marche. A dix huit ans, il pouvait atteindre la troposphère et s’était alors posé des problèmes relatifs à la température. Le froid était insupportable à cette hauteur, et il avait alors conçu une combinaison et un casque ininflammables, qui maintenaient la température corporelle à 37,5°en toutes circonstances météorologiques. Ce qui lui fût d’une indéniable utilité à mesure qu’il gravissait les différentes couches de l’atmosphère. Mais il n’était alors qu’à treize kilomètres de la surface de la terre. A trente ans, Jaromil montait au niveau où seuls les avions pouvaient monter, et il put enlever son manteau puisque dans la stratosphère, la température est équivalente à celle qu’il faisait sur terre. A quarante ans enfin, c’est avec une joie immense qu’il côtoya les étoiles filantes dans la mésosphère. Mais aujourd’hui, à l’aube de ses 65 ans, Jaromil doutait de son rêve plus que jamais. Il n’était toujours pas parvenu à atteindre l’exosphère, couche qui sépare l’atmosphère de l’espace. En supposant qu’il y parvienne, combien de vies humaines lui faudrait-il pour escalader encore et encore jusqu’à la précieuse Dentelle du Cygne, située à plusieurs années lumières ? Rêve d’enfant. Prisonnier de la thermosphère où la température atteint parfois jusqu’à 1200°, Jaromil pleurait souvent sur son désir. Il lui fallait plusieurs jours pour parvenir au sommet de son échelle, parfois des semaines entières, tout dépendait du trafic aérien, des prévisions météorologiques mais surtout de son état de fatigue. Monter quatre cent cinquante-six millions huit cent trente-neuf mille deux cent vingt-six marches à soixante-quatre ans et dix mois, voilà qui assez éprouvant. Ce pourquoi il espaçait ses représentations de deux ou trois mois, et le cachet qu’il touchait pour chaque spectacle suffisait amplement à lui permettre de subvenir à ses besoins, afin qu’il ne puisse se consacrer qu’à son rêve. Ce soir encore, il se préparait après quelques heures de sommeil à remonter vers les cieux.
Jaromil regarda longuement son échelle puis se mit en mouvement. Ses pas réguliers connaissaient chaque marche, mais ce soir son souffle était plus court que d’habitude. Il attribuait ce fait à la fatigue. Plusieurs jours étaient déjà passés, sans amélioration. Titubant, Jaromil, décida de faire une pause à hauteur de la mésosphère. La vue des étoiles filantes apaisait ses nerfs, sans toutefois arrêter les tremblements qui parcouraient son échine. Jaromil croulait à feux doux sous le poids de son âge. Il ne supportait plus cet effort physique incommensurable, et la montée lui était douloureuse. Il n’éprouvait plus le moindre plaisir, seulement de la colère face à la frustration et la peur de l’échec. Il sentait ses lourdes paupières s’abaisser, son pouls ralentir. Bercé par l’irrésistible désir de sombrer dans un monde de rêves, un monde d’autres possibles, Jaromil s’endormit sur cette énième marche de sa si grande échelle. L’univers onirique du prestidigitateur se déployait librement, et dans cette autre réalité il était assis dans une des voiles des Dentelles du Cygne. Tapi dans la tiédeur de la lumière, il contemplait la beauté fantasmagorique de la supernova. La magie de ce phénomène naturel le pénétrait par tous les pores de sa peau et il se sentait exploser en son âme de la même manière que cette étoile. Il se disait qu’il pouvait mourir en cet instant précis tant rien ne serait jamais aussi parfait. Là, sous ses yeux, les Dentelles du cygne agitaient ses faisceaux de lumière pour son plus grand bonheur.
Le passage d’une étoile filante l’arracha à son rêve pour ramener Jaromil à son échelle, mais ce voyage inconscient ravivait le désir qui l’animait. Le prestidigitateur reprit donc son épopée et le cœur à l’ouvrage, il emprunta dans son ascension quelques vers à Victor Hugo :
« Madame, sous vos pieds, dans l’ombre, un homme est là,
Qui vous aime, perdu dans la nuit qui le voile,
Qui souffre, ver de terre amoureux d’une étoile,
Qui pour vous, donnera son âme s’il le faut ;
Et qui se meurt en bas quand vous brillez en haut »[3].
Seul à lui-même, Jaromil cherchait le courage dans ces mots, n’ayant que pour seule certitude son désir absolu.
Boniment de la fin…
Force d’années plus tard, les Dentelles du Cygne continuent encore d’exercer leur fascination dans le
cœur des hommes. Quant à Jaromil, nul ne peut affirmer avec certitude qu’il soit parvenu à atteindre l’exosphère et sa précieuse supernova, ni que toute cette histoire ne soit dans le fond qu’une
illusion dont le sens profond nous échappe. Moi, je me plais à croire que Jaromil soit encore en train de gravir son échelle, les cheveux pleins de poussières d’étoiles. Je le vois au milieu des
naines blanches ou jaunes, esquivant les trous noir ou encore admirant la voie lactée. Et vous, Mesdames, Messieurs, que voyez-vous dans le fond d’un chapeau ?